Que vaut une victoire face aux Anglais ?

13 mars 2018
Jean-Luc Chovelon


Le XV de France l’a fait. On ne l’attendait plus vraiment, sans doute habitués à ravaler notre fierté de bouffeurs d’escargots, mais on y est arrivé. La victoire. Les buveurs de thé se sont brûlés la langue. A l’image de Clive Woodward qui, il y a quelques jours à peine, se répandait pour dire que cette équipe de France était la pire qu’il n’avait jamais vue. C’est super drôle, en fait. Non pas qu’il eut tort (a-t-il vraiment tort en fait ?), mais tout ce jeu de petites phrases, c’est du théâtre comique. Bien souvent grâce à mes ex-confrères journalistes, merci à eux. Je ne suis pas du tout ironique, non, ça me fait vraiment rire.

La victoire fut poussive mais elle est bien là. J’allais dire qu’elle est méritée mais je me suis mordu la langue avant de dire une telle bêtise. Parce qu’une victoire ne se mérite pas : elle est ou elle n’est pas. L’analyse (ou l’excuse) bidon du type qui n’a rien d’autre à invoquer pour expliquer une victoire mériterait, pour le coup, quelques coups de pied occultes. Le jour où des sportifs iront chercher des victoires comme ils vont décrocher une récompense, ce jour-là, le sport n’aura plus lieu d’être. Les athlètes gagneront des sommes folles et ils arboreront la légion d’honneur au revers de leur costard en peau de serpent. C’est déjà le cas ? Non, je m’en serais rendu compte…

La victoire avant de couper du bois

Mais revenons à nos moutons d’outre-Manche. Le XV de France a gagné. Super. Mais après ? J’ai un peu peur du refrain connu. Du genre excuse bidon prête à servir après les prochaines défaites. Ou plutôt de l’arbre providentiel qui cachera la forêt de nos désillusions pour les prochaines campagnes tricolores. Un match au Pays-de-Galles pour décrocher un accessit dans ce Tournoi et puis une trilogie infernale, trois fois les All-Blacks chez eux les 9, 16 et 23 juin prochains. L’arbre de cette victoire face aux Anglais a intérêt à être balèze parce qu’il va falloir couper du bois avant l’été.

En fait, à part remplir les troquets, ça sert à quoi une victoire ? Surtout en rugby où, sur le plan international, il n’y a bien qu’une victoire en Coupe du Monde qui, de nos jours, nourrit l’ambition du supporter. Un Grand Chelem, à la limite. Le reste, ce sont des matchs amicaux emballés dans du papier d’argent, le mot “argent” n’étant pas innocent. On nous vend des lignes de palmarès sans réalité de titres ou de compétitions. Ce n’est pas parce qu’on se coltine les quatre nations britanniques chaque année depuis plus d’un siècle, qu’on peut dire qu’un titre européen est une valeur étalon du rugby mondial. Et ce n’est pas les Italiens arrivés en 2000 qui changent quelque chose à l’affaire. Quant aux tournées d’été et d’automne, elles ne disent pas grand chose, si ce n’est qu’elles servent à roder les excuses et, parfois, quelques jeunes joueurs au talent bourgeonnant.

L’illusion apprivoisée

En fait, la meilleure utilité d’une victoire, c’est l’ivresse joyeuse. On picole du mauvais vin et de la bière éventée au rythme de sombres défaites et un jour, cocorico, le soleil se lève, on repousse l’Anglais et on retrouve l’ivresse insouciante. Une victoire après de nombreuses défaites suffisent à rallumer la flamme et on repart pour un nouveau cycle. Les instances suprêmes ont bien tenté de changer quelque chose. Un entraineur par ci, un discours bien appuyé par là… Mais l’illusion perdure, si savamment apprivoisée dans ce monde où une bonne com a plus de valeur que dix victoires.

Donc, pas de plan sur la comète. Surtout pas. Buvons à la victoire française, à la médiocrité des Anglais, profitons du moment présent et continuons à rêver.

Pas à parier, juste à rêver d’un prochaine ivresse.

Jean-Luc Chovelon

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